Haïti, une dictature en rotation depuis le meurtre de Jovenel Moïse

Reynoldson MOMPOINT
Port-au-Prince, le 19 décembre 2025
Depuis l’assassinat brutal du président Jovenel Moïse, dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, Haïti n’est pas entrée dans une transition démocratique. Elle a glissé, sans bruit mais avec méthode, dans une dictature en rotation, un système où le pouvoir ne se transmet plus par le suffrage, mais par la ruse institutionnelle, les arrangements d’élites et la bénédiction tacite de la communauté internationale.
La mort de Jovenel Moïse n’a pas seulement laissé un vide. Elle a ouvert une foire au pouvoir, une ruée vers l’État comme butin. Très vite, Claude Joseph, Premier ministre intérimaire autoproclamé, s’est accroché à la Primature, invoquant l’urgence sécuritaire pendant que les chancelleries observaient, hésitantes. Puis est arrivé Ariel Henry, porté non par le peuple, mais par un simple tweet diplomatique, devenu depuis un acte fondateur de la nouvelle gouvernance haïtienne : gouverner sans légitimité populaire, mais avec aval international.
Ariel Henry, en près de trois ans de pouvoir sans élections, a perfectionné le modèle : pas de Parlement, pas de président élu, pas de comptes à rendre. Un pouvoir solitaire, appuyé par des décrets, entouré de conseillers non élus, gouvernant un pays livré aux gangs armés. Sous son règne, Village-de-Dieu, Martissant, Cité Soleil, Croix-des-Bouquets sont devenus des territoires hors État, pendant que la Primature se barricadait derrière des discours creux sur la “sécurité en chantier”.
Mais la dictature en rotation ne s’arrête pas à Ariel Henry. Elle se recycle. Le départ forcé du Premier ministre, en 2024, n’a pas mis fin au système. Il l’a réinventé. Place au Conseil Présidentiel de Transition (CPT), une construction hybride, sans ancrage constitutionnel clair, où se côtoient Edgard Leblanc Fils, Fritz Alphonse Jean, Leslie Voltaire, Smith Augustin, Emmanuel Vertilaire et d’autres figures issues des mêmes cercles politiques responsables de l’effondrement de l’État.
Le CPT n’est pas une rupture. Il est la continuité maquillée. Une présidence tournante, sans peuple, sans mandat électoral, mais avec pouvoir de nomination, de décision et d’orientation stratégique. Une dictature fragmentée, où chacun attend son tour au fauteuil pendant que le pays brûle.
Pendant ce temps, les vrais centres de pouvoir se déplacent. Ils ne sont plus seulement à la Villa d’Accueil ou à la Primature, mais dans les quartiers contrôlés par “Barbecue” (Jimmy Chérizier), Ti Gabriel, Izo, Lanmo San Jou, chefs de gangs devenus acteurs politiques de fait. Eux imposent des lois par la terreur, prélèvent des taxes, déplacent des populations, pendant que l’État négocie, tergiverse ou se tait.
La communauté internationale, elle, joue le rôle de chef d’orchestre silencieux. Les États-Unis, le Canada, la France, l’OEA, l’ONU parlent de “feuille de route”, de “consensus”, de “stabilité”, tout en validant des dirigeants que le peuple n’a jamais choisis. L’ambassadeur André François Giroux, au nom du corps diplomatique, a récemment rappelé les limites du mandat du CPT, preuve que même les parrains commencent à s’inquiéter de leur propre création.
Mais pour le peuple haïtien, le constat est clair : depuis le meurtre de Jovenel Moïse, le droit de choisir ses dirigeants a été confisqué. La dictature n’a plus le visage d’un Duvalier ou d’un Cédras. Elle porte aujourd’hui des costumes-cravates, parle le langage de la transition, signe des accords politiques et promet des élections toujours reportées.
Haïti vit sous une dictature en rotation parce que le pouvoir n’y est plus un service, mais une stratégie de survie pour des élites politiques, économiques et diplomatiques qui craignent plus les urnes que le chaos. Et tant que le peuple restera spectateur de son propre destin, la rotation continuera… jusqu’à l’épuisement total de la nation.
Car une chose est sûre : ce n’est pas l’absence d’élections qui tue la démocratie haïtienne, c’est l’habitude de gouverner sans le peuple.
Reynoldson Mompoint
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