Haïti, l’État suspendu : chronique d’une transition sans nation

Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 23 octobre 2025
Il est des pays qui avancent dans la douleur, d’autres qui trébuchent dans la dignité. Et puis, il y a Haïti, suspendue entre sa mémoire et son malheur, entre ses héros et ses fossoyeurs, entre l’État qu’elle fut et celui qu’elle n’arrive plus à redevenir.
Depuis l’avènement du Conseil Présidentiel de Transition et du gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé, le pays semble vivre une expérience d’apesanteur politique. Tout flotte : les institutions, les mots, les décisions. Rien ne touche le sol du réel.
Haïti vit un paradoxe cruel : elle a un gouvernement sans pouvoir, une présidence sans autorité, une diplomatie sans voix, une économie sans moteur. Elle possède tout ce qu’il faut pour exister, sauf la volonté d’exister ensemble.
Le CPT n’a pas seulement échoué à gouverner : il a échoué à incarner. Car gouverner, ce n’est pas seulement signer des décrets ou présider des réunions. Gouverner, c’est avoir une direction, un souffle, un projet de société. Et dans ce pays où les ministres changent comme les saisons, la seule chose constante, c’est la fatigue du peuple.
Alix Didier Fils-Aimé, avec son style policé et sa diplomatie du silence, a voulu gérer une tempête comme on gère une salle de réunion. Il a cherché la neutralité dans un pays où la neutralité est une complicité. Il a préféré la prudence à la parole, l’équilibre à la conviction, la gestion à la vision. Résultat : un leadership sans âme, un pouvoir sans feu.
Sous sa transition, Haïti n’a pas été gouvernée, elle a été administrée comme un corps sous perfusion. Le CPT, censé servir de planche de salut, s’est transformé en radeau d’élites cherchant à sauver leurs privilèges. Les institutions ont cessé d’être des repères ; elles sont devenues des décors. Et la politique, ce langage autrefois noble, s’est réduite à un dialecte d’intérêt.
Pendant ce temps, le peuple, ce grand absent du pouvoir, survit dans le vacarme des balles, le prix du pain et la nostalgie d’un État qui n’est plus. Les marchands gouvernent l’économie, les gangs gouvernent les rues, les ONG gouvernent la misère. Haïti, jadis maîtresse de sa révolution, est aujourd’hui l’élève malheureuse de ses illusions.
Le drame haïtien n’est pas seulement dans la corruption ou la violence, il est dans cette abdication morale qui transforme chaque crise en opportunité politique. Le CPT n’a pas été un accident, mais un symptôme. Il révèle le fond du mal : l’absence d’un projet collectif, l’effritement du sentiment national, la démission de la conscience publique.
Ce n’est pas la transition qui a échoué, c’est la nation qui s’est égarée.
Et pourtant, quelque part dans cette brume, demeure une flamme, celle d’un peuple qui refuse de mourir totalement. Dans chaque quartier, dans chaque regard d’enfant, dans chaque main tendue, subsiste cette obstination d’être haïtien malgré tout. Haïti n’est pas morte : elle est suspendue, en attente de lucidité.
Le jour où la parole reviendra au peuple, où la politique redeviendra service, où la transition ne sera plus un refuge pour les impuissants mais un passage pour les visionnaires, alors le pays reprendra racine.
Mais pour l’instant, Haïti reste figée dans le vide : un État suspendu, une République fatiguée, un peuple qui cherche encore son lendemain dans les ruines de sa veille.
Épilogue
Le CPT tombera. Le gouvernement Fils-Aimé passera. Mais le problème d’Haïti, lui, restera tant que le pouvoir ne naîtra pas du peuple, mais de la peur du peuple.
Et tant qu’on appellera « transition » ce qui n’est qu’une répétition, Haïti ne changera pas d’époque, elle changera seulement de fossoyeurs.
Reynoldson Mompoint
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