Opinion

Haïti : l’État sur le fil du rasoir — quand les gangs deviennent les nouveaux maîtres

Par Reynoldson Mompoint

Port-au-Prince, le 20 novembre 2025

Dans les ruelles barrées, derrière des barricades de fortune, l’écho des coups de feux n’est plus une exception : c’est la bande-son d’un pays en pleine déliquescence. Haïti glisse, doucement mais inexorablement, vers ce que beaucoup redoutent : la perte totale du contrôle politique et sécuritaire au profit des gangs.

L’Urgence d’un État qui s’effrite

Selon le représentant spécial de l’ONU pour Haïti, le pays est « à un point de non-retour ». En quelques mois, les groupes criminels ont multiplié les attaques coordonnées, s’appropriant des pans entiers du territoire, semant la terreur et la désolation.

Le constat est accablant : pour Human Rights Watch, la capitale est en « chute libre ». Seuls 10 % de Port-au-Prince seraient encore sous contrôle effectif de l’État, selon l’organisme.

Viv Ansanm : la main qui gouverne dans l’ombre

Le gang Viv Ansanm, coalition puissante mené par Jimmy « Barbecue » Chérizier, n’est plus seulement un acteur criminel : c’est une force politique. Grâce à cette alliance, les mafias ont réussi à tisser un réseau de pouvoir très structuré, défiant ouvertement toute autorité étatique.

Pendant ce temps, le gouvernement de transition, présidé par le Conseiller présidentiel Laurent Saint-Cyr, peine à répondre. Le programme électoral prévu pour l’année 2026 s’annoncerait incertain à mesure que la violence gangstériste s’intensifie.

Les civils en première ligne : entre survie et résistance

Les Haïtiens sont désormais pris entre deux feux : les balles des gangs d’un côté, la maladresse de l’État de l’autre. Les manifestations se multiplient, la population exprime sa colère, son épuisement. Des groupes d’autodéfense se forment, parfois pour protéger leur quartier, parfois pour reprendre le contrôle qu’ils estiment incomplet.

Mais cette « défense communautaire » porte ses propres ambiguïtés : certains de ces groupes se muent en milices, chevauchant la fine ligne entre protection locale et justice privée.

L’ombre de l’international : l’ONU entre espoir et défi

Face à l’urgence, le Conseil de sécurité de l’ONU a pris une décision lourde de sens : un renforcement spectaculaire de la mission en Haïti. Une force « anti-gangs » de 5 500 hommes, capable d’agir indépendamment des autorités haïtiennes, vise à reprendre le terrain perdu.

Mais les critiques ne manquent pas : cette mission repose encore sur des contributions volontaires, et ses moyens restent une grande incertitude. Certains analystes craignent une répétition des erreurs du passé, quand l’aide internationale posait plus de problèmes qu’elle n’apportait de solutions.

Une panne d’électricité, symbole de la paralysie

L’effondrement va plus loin que la violence : il touche les infrastructures vitales. Depuis juin 2025, une gigantesque panne d’électricité frappe Port-au-Prince. Sabotage ? Représailles ? Selon plusieurs sources, des actes ciblés contre la centrale hydraulique de Péligre pourraient être liés à la colère de la population, mais aussi à des stratégies d’affirmation politique par les non-étatiques.

La conséquence est implacable : hôpitaux, écoles, orphelinats s’arrêtent, la vie publique vacille faute d’énergie.

Le spectre d’une capitale qui tombe

Les observateurs internationaux tirent la sonnette d’alarme. Certains comparent la situation de Port-au-Prince à la chute de villes historiques entrées en guerre civile : Phnom Penh, Saigon, Kaboul. Pour beaucoup, la « chute » du pouvoir central est désormais une possibilité tangible — un cauchemar devenu menace réaliste.

L’État haïtien à la croisée des chemins

Ce qui se joue aujourd’hui en Haïti n’est pas seulement une crise sécuritaire : c’est une crise de souveraineté. L’État, déjà affaibli, vacille face à des entités criminelles qui se transforment en rivaux politiques, en fournisseurs de services, en arbitres de justice.

Si la communauté internationale ne parvient pas à accompagner Haïti de façon crédible, avec des ressources durables et un véritable engagement pour restaurer l’État, le pire pourrait être devant nous. Les élections promises en 2026 ne sont plus un simple horizon : elles deviennent un test existentiel.

Source : UN Press
Al Jazeera
Canninghouse.org
Haïti Response
The Washington Post
Reuters
Foreign Policy
Le Monde.fr
The Guardian

Reynoldson Mompoint

mompointreynoldson@gmail.com

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