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Haïti – Douanes : le pont invisible de l’insécurité et la responsabilité étouffée des Directeurs Généraux et Régionaux

Par Reynoldson Mompoint

Port-au-Prince, le 28 novembre 2025

Dans le vacarme national où tout le monde crie « insécurité » sans jamais pointer les bons coupables, il existe une institution qu’on évoque à voix basse, comme un secret de famille honteux : la Douane haïtienne. Cette même Douane qui, pourtant, devrait être la barrière, le filtre, le verrou sacré entre le pays et les armes, les munitions, les marchandises illicites qui alimentent nos gangs. Mais au lieu d’être un rempart, elle est devenue, pour beaucoup, le pont le plus solide de la criminalité moderne. Et lorsqu’un pont relie le chaos à la République, il faut bien demander qui en sont les architectes.

Le grand mensonge de la Douane protectrice

Dans les textes, la Douane se présente comme la gardienne du territoire économique : contrôle, inspection, taxation, régulation. Dans les faits, elle est devenue — avec la bénédiction silencieuse des Directeurs Généraux successifs — une passoire institutionnelle où passent armes, munitions, conteneurs douteux, pièces déclarées à moitié et cargaisons dédouanées à l’ombre d’un sourire complice.

On ne parle pas ici d’accidents, mais de systèmes.

Des systèmes huilés par : la complaisance administrative, les “arrangements” entre certains directeurs régionaux et des réseaux mafieux, la corruption enracinée dans les ports, l’inaction volontaire des dirigeants douaniers dont la responsabilité n’est plus morale mais criminelle.

Quels gangs fabriquent leurs propres armes ? Aucun. Qui les laisse entrer ? Tout le monde sait où regarder, mais personne n’ose parler.

Les Directeurs Généraux : patrons de façade ou complices silencieux ?

Il y a un principe simple en gouvernance : une institution pourrit par la tête. On peut mettre 10 scanners flambant neufs, 50 agents sur le quai, 200 caméras sophistiquées : si le Directeur Général couvre, tolère ou ignore, tout le monde comprend le message.

Depuis plus de vingt ans, les Directeurs Généraux se succèdent avec une élégance théâtrale, chacun promettant réforme, modernisation, lutte contre la corruption. Pendant ce temps, les ports deviennent des zones de non-droit où les armes des gangs passent plus facilement que la marchandise d’un petit commerçant honnête.

Quand un conteneur suspect disparaît comme par magie, quand une cargaison “erronée” est libérée sur simple coup de fil, quand des directeurs régionaux deviennent millionnaires sans héritage connu, la responsabilité remonte toujours au sommet. Et le sommet se tait.

Les Directeurs Régionaux : des rois locaux, des barons économiques

À Port-de-Paix, au Cap-Haïtien, à Ouanaminthe, à St-Marc, à Miragoâne, chacun connaît le “DG local” : ces directeurs régionaux devenus les princes des ports secondaires, où le contrôle est plus facile à contourner et les affaires plus discrètes.

Ils décident ce qui entre, ce qui sort, ce qui passe, ce qui se perd. Ils ont leurs hommes, leurs réseaux, leurs intermédiaires, leurs politiciens protecteurs.

Ce sont eux les véritables “faiseurs de pluie” économiques, les négociants de l’ombre qui garantissent que la marchandise d’un gang puisse traverser tout un port sans un seul coup d’œil suspicieux.

Il y a quelques années encore, on disait que certaines régions étaient infiltrées. Aujourd’hui, on parle d’un fait établi : certaines directions douanières sont littéralement capturées par des intérêts criminels.

Quand la Douane alimente la guerre

Chaque fusillade, chaque kidnapping, chaque massacre a une logistique derrière lui :
une balle, un chargeur, un fusil, un transport, un financement.

Rien de tout cela n’apparaît dans un rêve. Rien de tout cela ne tombe du ciel. Tout cela arrive quelque part.

Et ce quelque part porte un nom : douane.

L’insécurité est un monstre qui se nourrit de marchandises illégales. Et la Douane, par incompétence, compromission ou corruption, est devenue la cuisine centrale de cette bête.

Sans une Douane propre, aucun gouvernement ne peut vaincre l’insécurité. C’est mathématique, mécanique, indiscutable.

Le silence officiel : l’autre complicité

Le plus humiliant pour la République n’est pas ce qui se passe dans les ports, mais le fait que tout le monde au sommet le sait : les ministres, les premiers ministres, les boss et conseillers du Palais, les secteurs puissants, les ambassades.

Et personne ne bouge. Personne n’ouvre une enquête sérieuse. Personne ne publie une liste noire. Personne ne sanctionne. Personne ne renvoie. Personne ne porte plainte.

Le silence est devenu un langage. Un langage clair : “Laissez faire.”

La Douane, premier front d’une guerre perdue

Tant que les Directeurs Généraux ne briseront pas la chaîne, tant que les Directeurs Régionaux seront protégés comme des vaches sacrées, tant que les ports seront traités comme des fiefs personnels, tant que la corruption vaudra plus que la nation, l’insécurité continuera de prospérer, plus forte que l’État, plus riche que la République, plus organisée que les autorités elles-mêmes.

Haïti ne manque pas de lois.
Elle ne manque pas d’agents.
Elle manque de courage, de volonté et de dirigeants douaniers qui se tiennent debout.

La Douane peut être le pont de la mort ou le pont du renouveau. Pour l’instant, elle est le premier. Et le pays continue d’en payer le prix.

Reynoldson Mompoint

mompointreynoldson@gmail.com

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