Une police à l’École Nationale de Police et une Police des rues

Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 04 février 2026
Il y a aujourd’hui en Haïti deux polices qui coexistent sans jamais vraiment se rencontrer. L’une porte l’uniforme amidonné de l’École Nationale de Police, s’exprime en slogans républicains, récite les manuels de déontologie et s’exhibe dans les cérémonies officielles. L’autre traîne ses bottes dans la poussière des quartiers abandonnés, négocie avec la peur, survit dans la confusion et, trop souvent, s’égare dans les zones grises de l’illégalité. Entre ces deux polices, le fossé n’est plus institutionnel : il est moral.
À l’ENP, on enseigne le métier comme une vocation sacrée. Le directeur général de la Police nationale d’Haïti, Jonas Vladimir Paraison, y rappelle avec gravité que « le métier de policier s’accompagne de lourdes responsabilités tant envers sa famille qu’envers la nation ». Des mots lourds de sens, presque solennels, qui supposent discipline, retenue et loyauté à l’État. Mais une fois les recrues projetées dans la réalité des rues, ces paroles se dissolvent dans le chaos d’un pays sans cap.
Car dans les rues de Port-au-Prince, de Martissant à Carrefour-Feuilles, de Cité Soleil à Croix-des-Bouquets, la police n’est plus toujours un rempart. Elle devient parfois acteur du désordre. Le directeur général le sait et le dit sans détour : « Il faut savoir faire un usage mesuré de son arme. » Une phrase simple, presque pédagogique, mais qui sonne comme un avertissement grave. Car l’arme mal maîtrisée ne protège plus : elle corrompt.
Et Jonas Vladimir Paraison d’enfoncer le clou avec une lucidité glaçante : l’arme peut vous transformer en « kidnappeur, trafiquant, meurtrier ». Voilà le cœur du drame haïtien. Quand celui qui est censé faire respecter la loi bascule dans les pratiques qu’il doit combattre, l’État se suicide à petit feu. Le policier cesse d’être une autorité pour devenir une menace parmi d’autres, parfois plus redoutée encore que les gangs.
La police des rues, celle qui rackette, qui collabore, qui ferme les yeux contre paiement ou protection, n’est pas née par hasard. Elle est le produit d’un système politique irresponsable, d’un État qui envoie ses agents au front sans moyens, sans vision, sans protection sociale, puis feint la surprise quand ces agents sombrent. Mais cette réalité n’excuse rien. Elle explique, elle n’absout pas.
À l’ENP, on forge des policiers en théorie. Dans les rues, on les déforme en pratique. Entre les deux, il manque une chose essentielle : une colonne vertébrale institutionnelle. Une police ne se résume pas à une arme à feu et à un uniforme. Comme le rappelle le directeur général, « votre arme la plus puissante reste avant tout votre esprit ». Or, un esprit affamé, humilié, abandonné par l’État devient vulnérable à toutes les dérives.
Haïti ne souffre pas seulement de l’insécurité. Elle souffre d’une police à deux vitesses : celle qui parle le langage de la République et celle qui pratique celui de la survie. Tant que ces deux polices continueront d’exister, la nation restera prise en otage entre discours officiels et réalités sanglantes. La réforme de la police ne se fera ni dans les amphithéâtres climatisés ni dans les communiqués creux, mais dans un choix clair : être gardien de la loi ou complice du chaos. Entre l’École et la rue, il est temps de choisir la République.
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
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