Vertières : Haïti a gagné la guerre, mais a-t-elle perdu la mémoire ?

Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 17 novembre 2025
Ce nom claque comme une gifle. Et il devrait. Parce qu’en Haïti, il y a des dates qu’on fête mais qu’on ne mérite pas toujours. Et Vertières est la première sur la liste.
On parle de cette bataille comme d’un trophée accroché au mur, mais la vérité est plus brutale : nos ancêtres ont gagné la guerre, et nous passons notre temps à perdre le pays.
La colline des lions, pas la colline des lamentations
Le 18 novembre 1803, sur cette colline nerveuse du Nord, Capois-La-Mort chargeait, debout, torse devant les balles, comme si la mort était un petit employé subalterne. Aujourd’hui, que voit Vertières ?
– Des rues livrées à l’anarchie.
– Des dirigeants qui négocient avec l’effondrement.
– Une nation qui se dit fière mais qui abdique chaque jour.
Les balles ne sont plus celles de Rochambeau, mais elles font autant de dégâts — surtout dans les esprits.
Si Capois revenait, il ne chargerait pas : il pleurerait.
Un pays qui consomme Vertières au lieu de le comprendre
Chaque année, le même théâtre
Les officiels sortent leurs plus beaux discours, comme si la parole pouvait remplacer la dignité nationale. Les mêmes mains qui signent l’abandon viennent déposer des gerbes de fleurs. Les mêmes élites qui fuient le pays osent pleurer Vertières du haut des tribunes.
Hypocrisie en costume trois pièces
Vertières n’est pas un concours d’éloquence. C’est un serment trahi.
On a vaincu Napoléon, mais on n’arrive pas à vaincre nos propres démons
C’est peut-être ça, le vrai scandale historique. Haïti, seul pays noir à avoir humilié un empire, n’arrive pas, deux siècles plus tard, à humilier la corruption, à désarmer les gangs, à discipliner son État, à former des dirigeants capables, sobres, responsables.
On a fait plier l’ogre français, mais on ne parvient pas à contrôler dix kilomètres de territoire sans implorer une mission internationale.
Vertières nous regarde, et franchement… Elle doit avoir honte.
Vertières n’a pas donné naissance à un peuple d’esclaves libres, mais à des héritiers responsables
La liberté n’était pas un cadeau, c’était une facture.
Une facture que nous n’avons jamais payée. On se complaît dans le folklore, dans la mythologie héroïque, mais on a oublié que Vertières était un acte de fondation, pas une séance photo.
Les ancêtres ont laissé un pays, pas un musée. Et nous, incapables d’en faire une nation, on s’abrite derrière leurs exploits comme des enfants derrière les jambes de leurs parents.
La vérité crue : si Vertières se rejouait aujourd’hui, qui tiendrait la ligne ?
Posons la question sans trembler :
Dans l’Haïti actuelle, qui aurait le courage d’un Capois ?
D’un Gabart ? D’un Dessalines ?
Les politiciens ? Ils négocieraient un cessez-le-feu.
Les élites ? Elles prendraient l’avion.
Les institutions ? Elles ouvriraient un comité consultatif.
Les jeunes ? Une partie résisterait… une autre sortirait son téléphone pour filmer.
C’est ça, notre tragédie : nous sommes les enfants d’un peuple héroïque, mais nous vivons comme si la grandeur nous fatiguait.
Vertières est un miroir. Et le reflet n’est pas beau.
Vertières ne nous demande pas de revivre la bataille.
Elle nous demande de redevenir dignes d’elle.
De mettre fin à cette comédie nationale où l’on célèbre la victoire alors qu’on organise la déroute. De cesser d’invoquer les ancêtres quand on ne fait même pas l’effort d’être leurs descendants.
Vertières n’appartient pas au passé.
Vertières nous accuse.
Vertières nous attend.
Vertières nous défie.
Et Haïti n’a plus le droit de perdre.
Reynoldson Mompoint
mompointreynoldson@gmail.com

