LEKTORA, vers une renaissance littéraire, un espace de réflexion au service de la jeunesse et de la culture

Ce samedi 15 novembre, au siège social de EDE Haiti à Delmas 58, l’atmosphère était chargée de cette électricité rare que l’on ressent lorsque la pensée profonde rencontre la passion collective. L’événement LEKTORA, cadre habituel de fermentation des idées, a accueilli une intervention mémorable du philosophe Ralph Jean Baptiste, autour de son article paru récemment dans Le National, intitulé « Pourrons-nous encore garder le dieu ? ». Une question qui, bien au-delà de son apparente simplicité, convoquait l’angoissante réflexion autour de la mort de la figure du passeur de culture en Haïti.
Le décor est planté : un âge d’or révolu ?
D’entrée de jeu, Ralph Jean Baptiste a planté le décor en citant l’anecdote emblématique de René Depestre rencontrant Jacques Roumain sur la route de Pétion-ville. Cette rencontre fortuite, devenue « chemin de Damas », résumait à elle seule l’essence du passeur : cet « uomo di cultura » qui, par sa seule présence, mettait « soudain à sa portée tout son savoir ». Une illumination. Un don de soi.
Avec une érudition tranquille, le philosophe a alors déroulé le fil d’une généalogie de ces figures tutélaires qui ont irrigué la scène intellectuelle haïtienne. Jacques Stephen Alexis faisant découvrir Sartre, le professeur Jacques Gourgue ouvrant les portes du Musée d’Art, Jean Cajou initiant au langage cinématographique, ou Marc Exavier et Djimmy Pétiote, ces « passeurs impénitents ». Il a évoqué avec une nostalgie non feinte ces lieux mythiques qui formaient l’écosystème de cette transmission : les Vendredis Littéraires, la Bibliothèque Justin Lhérisson, le Centre Pen, l’espace Vibration.
La salle, captivée, se voyait offerte une cartographie vivante d’une Olympe haïtienne aujourd’hui fantomatique. Les noms fusaient, tels des incantations : Davertige, René Philoctète, Umberto Eco, Yanick Lahens, Georges Castera, Mahmoud Darwich… La musique n’était pas en reste, de Nat King Cole à Manno Charlemagne, tissant la bande-son d’une époque où l’on pouvait débattre toute la nuit pour savoir « qui est le maître entre Brel, Ferré et Brassens ».
La grande désertion et la chaise vide du maître
Puis, la tonalité a changé. La mélopée nostalgique a cédé la place à un constat sévère, lucide. Ralph Jean Baptiste a pointé du doigt le déclin silencieux mais irrémédiable de cette figure du passeur. La raison ? La déliquescence des espaces de rencontre, bien sûr, mais plus profondément, « un désintérêt accéléré pour les choses de l’esprit » qui s’est installé à l’échelle du pays, rongé par des crises multiformes ayant défait les liens sociaux et affaibli les institutions culturelles.
« Port-au-Prince ne se laisse plus chérir aujourd’hui », a-t-il asséné, une pointe de douleur dans la voix. Les bars où l’on croisait des poètes légendaires ont disparu. Le besoin « vif, pressant et enivrant » de se cultiver a cédé le pas aux « caprices en cours ». Le temps présent, « liquide, nu, le temps du tape-à-l’œil », a détrôné la profondeur.
Face à ce constat, une question cruciale a été posée : cette disparition sonne-t-elle le glas de la culture haïtienne, comme le suggèrent des intellectuels comme Pierre-Raymond Dumas et Pradel Henriquez ? Le philosophe n’a pas cédé au catastrophisme absolu, saluant les efforts actuels – festivals, salons du livre, Café Philo, le travail d’éditeurs courageux. Mais il a été sans illusion : « Les jeux sont faits pour le passeur et sa culture ! » Le paysage est dévasté.
Une lueur dans les ténèbres : la résistance par la métamorphose
Et pourtant, l’intervention ne s’est pas achevée sur un renoncement. Dans un sursaut d’espoir, Ralph Jean Baptiste a proposé une issue : « (ré)investir le temps présent… en se métamorphosant en inactuels. » Être inactuel, selon la pensée nietzschéenne, c’est agir contre son temps, et par là même, au bénéfice d’un temps à venir. C’est une invitation à une résistance intellectuelle, à une fidélité obstinée à l’esprit, même dans un monde qui lui est hostile.
La séance de questions-réponses qui a suivi fut à l’image de l’intervention : fervente, profonde, parfois douloureuse. Le public, visiblement remué, a interrogé, contesté, partagé ses propres souvenirs de « passeurs » anonymes qui avaient éclairé leur jeunesse. Ce fut un dialogue vrai, une communauté éphémère mais réelle rassemblée autour du souci de la culture.
La soirée s’est achevée sur une note poétique, avec la déclamation de textes. La parole versifiée est venue redonner corps aux dieux déchus, comme pour conjurer, ne serait-ce qu’un instant, l’oubli. Les mots de Depestre, de Castera, de Batraville ont résonné dans le silence recueilli de l’assistance, rappelant que si les passeurs disparaissent, la parole qu’ils ont transmise, elle, demeure, en attente de nouvelles voix pour la porter.
« Garder le dieu » : un impératif de survie
Alors, pourrons-nous encore garder le dieu ? L’intervention de Ralph Jean Baptiste n’a pas apporté de réponse définitive, mais elle a posé les termes du combat. Le « dieu » n’est pas une divinité lointaine, mais cette flamme de la transmission, cette passion du savoir partagé qui animait le passeur de culture. Le garder, ce n’est pas un acte de conservation muséale, c’est un impératif de survie face à la barbarie qui guette.
La soirée à EDE Haiti a été bien plus qu’une conférence. Elle a été un acte de résistance. Une tentative, magnifique et urgente, de rallumer la mèche d’une lampe à kérosène, semblable à celle que Depestre sentait « ballotée dans une foule échevelée de chagrin » à la mort de Roumain. Une petite lampe, fragile, mais dont la lueur, ce samedi soir, a brillé avec une intensité qui laisse croire que, malgré tout, le dieu n’est peut-être pas encore tout à fait mort.
Marckender JEAN

