Opinion

Deux siècles de trahison : la mort de Dessalines, crime fondateur du mal haïtien

Port-au-Prince, le 17 octobre 2025

Reynoldson Mompoint

Il y a des morts qui n’achèvent pas un homme, elles assassinent une nation. Le 17 octobre 1806, Haïti n’a pas perdu seulement son Empereur, elle a perdu sa colonne vertébrale. Et depuis, chaque 17 octobre n’est qu’une répétition lugubre du même drame : un peuple décapité célébrant la gloire de celui que ses pères ont trahi.

Dessalines n’est pas mort à Pont-Rouge, l’endroit inventé, il a été poignardé dans le cœur de chaque Haïtien, là où se logeait l’orgueil de la liberté. Ceux qui l’ont tué ne cherchaient pas sa tête, mais son rêve. Ils voulaient un pays sans grandeur, sans cap, sans colonne. Et ils ont réussi : Haïti s’est transformée en un héritage divisé, une monarchie d’hypocrites où le pouvoir s’hérite entre complices de la honte.

Deux cent dix-neuf ans plus tard, en 2025, nous vivons les conséquences exactes de ce premier crime d’État. Le pays ne se gouverne plus, il s’exploite. Les héritiers de Pétion ont remplacé la fraternité par la complicité, et l’esprit de la République par celui du commerce. On ne rêve plus d’indépendance, on la revend par tranche, au profit des marchands de désordre et des diplomates de la dépendance.

Dessalines voulait un État d’ordre et de dignité ; nous avons bâti un cirque politique où l’incompétence fait office de drapeau. Chaque gouvernement depuis 1806 n’est qu’une version plus raffinée de la trahison initiale. Le crime baptisé Pont Rouge s’est institutionnalisé : il siège au Palais, il vote au Parlement, il prêche dans les églises et il marchande dans les banques.

Le 17 octobre 2025, pendant que des fonctionnaires récitent des discours creux au pied du monument du Héros, le peuple crie famine, les écoles ferment, les routes saignent, et les élites trinquent au champagne de la trahison. Quelle ironie : on dépose des gerbes sur la tombe d’un homme que l’on assassine encore chaque jour par la lâcheté nationale.

Dessalines n’a jamais eu de successeur. Seulement des successeurs à son tombeau. Et tant qu’Haïti ne reconnaîtra pas que son malheur a pris racine dans cette balle du 17 octobre, elle continuera à se nourrir de ruine et à s’abreuver de honte.

Le mal du pays, c’est la mort de Dessalines. Non celle du corps, mais celle de l’idée. Tant que nous continuerons à honorer sa mémoire sans embrasser sa rigueur, à chanter son nom sans venger sa vision, le 17 octobre restera un jour de mascarade nationale : une fête funéraire où l’on danse sur notre propre cadavre collectif.

DE 1806 À 2025 – Les héritiers du crime

  • 1806 – Le crime fondateur

La mort de Dessalines ouvre la voie à deux Haïti : celle des privilégiés et celle des survivants.
L’État devient un butin, non une mission.

  • 1843 – L’effritement de la République

Les coups d’État se succèdent, les Constitutions se multiplient, les promesses se répètent. Le peuple, lui, apprend à se taire.

  • 1915 – L’Occupation étrangère

Quand les marines débarquent, ils ne prennent pas un pays : ils ramassent un cadavre politique, et le déshéritent de toutes ces ressources.

  • 1957–1986 – Les Duvalier, faux héritiers de Dessalines

Sous le masque du noirisme, le pouvoir devient dynastique et la terreur remplace la discipline.

  • 1986–2025 – La République en miettes

La démocratie post-duvaliériste accouche d’un chaos institutionnel. Les gouvernements passent, les scandales restent.
Le peuple n’attend plus des élections : il attend un miracle.

TÉMOIGNAGES

« Dessalines voulait des citoyens, pas des mendiants. »

Fitz Gédéon, professeur d’histoire, Port-de-Paix.

« On ne célèbre plus Dessalines, on l’utilise comme slogan politique. »

Raymond Berthonie, étudiant en Droit, Gonaïves.

« Si Dessalines revenait aujourd’hui, il nous tirerait tous dessus. »

Léon Pierre, ancien militaire, Léogâne.

« Haïti n’est pas pauvre, elle est punie. »

Jeanine Michaud, vieille marchande, Croix-des-Bouquets.

Dessalines n’a pas seulement fondé une nation : il a fondé une exigence. Et cette exigence, nous l’avons trahie dès qu’elle a cessé d’être rentable.

Haïti ne guérira pas en changeant de président, ni même de Constitution.
Elle guérira le jour où elle acceptera que son véritable acte de naissance n’est pas le 1er janvier 1804, mais le 17 octobre 1806, le jour où elle s’est reniée.

Chaque fois qu’un politicien vole, qu’un juge se vend, qu’un citoyen détourne le regard, le coup de feu de la mort de la nation résonne à nouveau. Et l’Empereur, dans sa tombe, doit se dire : « Je ne suis pas mort une fois, je meurs chaque jour dans le cœur de mes enfants. »

Écrire sur Dessalines, ce n’est pas écrire sur un héros du passé. C’est interroger le présent d’un peuple qui a renoncé à sa propre fierté. Car la plus grande trahison n’est pas d’avoir tué l’Empereur. C’est de vivre comme si sa mort n’avait rien changé.

Reynoldson MOMPOINT

mompointreynoldson@gmail.com

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