Révélations d’une experte américaine : les liens des gangs haïtiens, le narcotrafic et l’assassinat de Jovenel Moïse

La situation sécuritaire en Haïti est plus préoccupante que jamais. Selon Vanda Felbab-Brown, spécialiste du crime organisé et des conflits à la Brookings Institution aux États-Unis, les gangs haïtiens entretiennent des liens de plus en plus étroits avec des réseaux criminels internationaux. Cette infiltration du narcotrafic dans le pays aurait même joué un rôle clé dans l’assassinat de l’ancien président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021.
Une présence de la DEA affaiblie en Haïti
Depuis plusieurs années, les États-Unis ont tenté de lutter contre le trafic de drogue en Haïti via la Drug Enforcement Administration (DEA). Pourtant, la crise sécuritaire et politique a considérablement réduit l’efficacité de cette agence. Selon Felbab-Brown, la fermeture des bureaux de terrain de la DEA en Haïti empêche une surveillance efficace des criminels sanctionnés et de leurs méthodes de contournement.
« Une présence active de la DEA permettrait de mieux comprendre comment les politiciens et les hommes d’affaires sanctionnés s’adaptent en utilisant des intermédiaires pour traiter avec les gangs », explique l’experte.
Le retrait de la DEA s’est accéléré après l’assassinat de Jovenel Moïse. Deux des suspects impliqués dans cette affaire avaient déjà travaillé comme informateurs pour l’agence antidrogue, tandis que les mercenaires colombiens ayant attaqué la résidence du président s’étaient fait passer pour des agents de la DEA. Pourtant, l’agence américaine n’a pas participé à l’enquête sur le meurtre, laissant l’initiative au FBI et au Department of Homeland Security (DHS).
Haïti, plaque tournante du narcotrafic en expansion
Selon un rapport de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), Haïti est devenue un hub stratégique pour le trafic international de drogue et d’armes. Les gangs les plus influents, comme G9, 5 Segond, Grand Ravine, Baz Galil et 400 Mawozo, collaborent avec des organisations criminelles en Colombie, au Mexique et au Venezuela.
Des avions et des bateaux transportant de la drogue continuent d’entrer et de sortir du pays sans être détectés. L’influence des gangs ne se limite plus aux quartiers pauvres de Port-au-Prince : ils contrôlent désormais des routes stratégiques et facilitent la contrebande vers la République dominicaine, un point de passage vers d’autres marchés, notamment les États-Unis.
L’ONU souligne que les armes et les stupéfiants entrent principalement par la côte sud d’Haïti. Le phénomène du « guns for ganja » (armes contre cannabis) avec la Jamaïque illustre la dynamique du trafic. De plus, des cas récents montrent que des criminels colombiens et vénézuéliens traversent Haïti pour organiser des expéditions de cocaïne vers les États-Unis.
Une corruption politique profondément enracinée
Le narcotrafic ne prospère pas sans l’aide de complicités politiques. Selon Arturo Moreno, expert en sécurité aux États-Unis, la corruption gangrène les forces de l’ordre et le gouvernement haïtien.
« Nous savons tous que l’assassinat du président Moïse était directement lié au trafic de drogue. C’est stupéfiant de voir à quel point le système haïtien est infiltré », déclare Moreno.
Dans les années 1980, la Colombie utilisait déjà Haïti comme point de transit pour la cocaïne. Les forces de l’ordre locales recevaient des pots-de-vin pour faciliter ces opérations. Même après l’arrestation de plusieurs trafiquants haïtiens et colombiens dans les années 2000, la situation n’a cessé d’empirer.
Le scandale du « sugar boat » en 2015 a mis en lumière la collusion entre certains membres de la DEA en Haïti et des trafiquants. Deux agents de l’agence ont accusé le bureau de Port-au-Prince d’avoir fermé les yeux sur le passage de tonnes de cocaïne vers les États-Unis. L’affaire a conduit à une réorganisation de la DEA dans le pays, mais depuis 2022, l’agence lutte pour maintenir son influence.
Haïti, un « narco-État » aux portes des États-Unis ?
Alors que les gangs haïtiens renforcent leurs alliances avec les cartels internationaux, l’instabilité du pays commence à affecter la région. En août, la police des îles Turques-et-Caïques a saisi 2 millions de dollars de marijuana sur des bateaux transportant des migrants haïtiens. Ces cargaisons avaient transité par la Jamaïque avant d’être envoyées vers le nord.
L’ONU met en garde contre un effet domino qui pourrait menacer l’ensemble des Caraïbes et les États-Unis. Une présence plus forte de la DEA et un engagement international accru semblent indispensables pour empêcher Haïti de sombrer définitivement dans le chaos.
En attendant, les gangs et les politiciens corrompus continuent de tirer profit de cette instabilité, alors que la population haïtienne paie le prix fort d’un pays devenu un sanctuaire du crime organisé.

